Tout d'abord, tu commences une fois par ne pas descendre les poubelles le soir, à ton réveil, tu constates qu'il n'y a pas eu mort d'hommes. La fois suivante tu les laisses en place deux jours et là comme personne n'est mort de la peste, tu te dis que finalement il y a des choses qui peuvent attendre et là bingo tu es sur la bonne voie !
Tu commences par arriver en retard au travail, tu ne rends pas tes sujets à temps, tu ne remplis plus les obligations administratives, tu négliges ta femme et tes enfants. Et peu à peu tu rentres dans un cercle infernal. Tu te fais jeter à un moment de ton boulot mais ça ne te fais ni chaud ni froid et tu commence à calculer le temps que tu pourra tenir grâce aux allocations chômage. Et puis une fois les allocations terminées, il reste ce bon vieux RMI, bon certes tu dois déménager dans un F1 dans la banlieue nord de Rennes mais ce n'est pas si grave. Ta femme est partie avec les enfants et a tout pris et vu que tu n'es même pas allé au tribunal pour t'en inquiéter, ça te passe bien par dessus la tête qu'ils soient venus prendre tes meubles. C'est bon, tu es sur la bonne voie, tu touche ton RMI une fois par mois et ne sors de ton trou à Rennes que pour aller chercher à manger de temps en temps, enfin, seulement quand la faim te tenaille vraiment. Tu passe tes journées dans ton lit en peignoir à regarder la télé qui débite la même litanie de mort et de massacres chaque jour à 13h.
Mais tu es au-dessus de ça, tu es à l'apogée de ton art. Tu acceptes désormais toutes les discriminations, toutes les injustices et toutes les dictatures du système car pourquoi se battre quand il est tellement plus facile de ce laisser bercer par le doux ronronnement des chaines hertziennes. Tu es devenu un rien et un tout en même temps qui attends qu'on vienne le sauver mais tu n'as aucune préférence sur ton sauveur. Dieu ou Diable, peu t'importe du moment qu'ils te permettent d'explorer d'autres chemins de l'oisiveté.
Ne t'es-tu jamais demandé de quel droit tu recevais de l'argent à ne rien faire ? Oui, ne soit pas dupe, on te paie pour détruire car ton inaction est destructrice par le seul fait de consumer des moyens pour toi. Et oui, ton RMI pouvait servir à autre chose, à bâtir une route, une crèche, une école ou à développer du travail mais il ne sert qu'à toi afin que tu puisse continuer à ne rien faire. On ne te paie pas parce que tu n'as pas d'occupation, on te paie afin que tu ne cherche pas d'occupation.
Plus les années passent et plus tu trouve ça normal. Tu es devenu un animal, tu n'es plus un homme. Oui, un animal. Un animal nourri et au chaud ne fait rien, il ne va pas à la chasse et il finit même par déféquer là où il dort.
Et puis viens ce jour ... Ce jour qui ressemble à un autre jour. Ce jour de printemps où quelqu'un frappe à la porte. Tu vas ouvrir en maudissant l'intrus qui vient s'immiscer dans ta léthargie quotidienne et c'est ton fils. Il a 20 ans. Il te sourit, il vient voir son père qu'il n'a pas connu. Cela te fait chaud au c½ur, tu revis, tu lui propose un café qu'il accepte et boit d'un trait et puis tout à coup il se souvient d'un truc qu'il avait à faire et qui l'oblige à rentrer à Paris en urgence. Il te remercie pour le café et part en coup de vent. Tu reste comme un con avec ton verre sale que tu pose à côté de la vaisselle de la semaine non faite. Tu ne comprend pas. Pourquoi faire 200 kilomètres pour repartir aussitôt à cause d'un problème non réglé ? Puis ton regard tombe sur le miroir sale de l'entrée et tu vois le détritus que tu es devenu, tu vois ta vie défiler devant tes yeux, tu vois tout ce que tu as raté ... tout ce que tu as perdu ... tu vois que tu n'es rien, que tu n'existe pas. Tu prends le couteau à viande encore sale de l'avant-veille et tu te tranche la carotide d'un geste lent ... Tu ressens une douleur puis plus rien, il fait noir ...
Ah ... Enfin ... On va pouvoir se recoucher ...